Attika : « Lallab a pour vocation de faire entendre la voix des femmes musulmanes pour lutter contre les oppressions racistes et sexistes. »

15 mars 2017

En un an, Lallab est devenu l’un des porte-voix pour les jeunes femmes musulmanes. Attika, entrepreneuse et trésorière de Lallab, défend une vision inclusive et libre du féminisme. Elle livre avec ses mots le sens de cet engagement.

Il y a plusieurs causes qui me tiennent à coeur. Je suis trésorière à Lallab. Notre asso, a pour vocation de faire entendre la voix des femmes musulmanes pour lutter contre les oppressions racistes et sexistes. On veut que que les femmes puissent être ce qu’elles veulent être sans que quiconque leur impose ce qu’elles doivent être. On ne peut plus imposer aux femmes comment elles doivent s’habiller, ou leur indiquer les lieux qu’elles doivent ou non fréquenter. Peu importe d’où peuvent venir ces injonctions.

On entretient des amalgames pour nous faire croire qu’on est encore des pauvres petites filles… Les femmes sont plurielles. Pourquoi quand je parle de ma spiritualité, de ma foi on pense toujours qu’il y a un Imam derrière ? Il y a une instrumentalisation…

Attika est une jeune femme entrepreneure musulmane. Elle est également la trésorière de Lallab, une association qui défend les droits des femmes musulmanes françaises.

Intersectionnalité et féminisme en Europe

On a beaucoup de retard en France dans la lutte féministe par rapport aux Etats-Unis. Ca se voit rien qu’aux termes qu’on emploie, à la linguistique : on n’ose pas dire certaines choses, on en nie d’autres, et on ne va pas au fond de la pensée qu’on devrait avoir, comme les concepts d’intersectionnalité. L’intersectionnalité, c’est comprendre et accepter qu’il y a différentes discriminations et que l’on puisse être à l’intersection de différentes discriminations. Généralement on parle de la femme et on la voit comme un bloc monolithique homogène. Et ce n’est pas seulement un problème générationnel : beaucoup de filles de notre âge ne comprennent pas ces concepts. Il y a des études académiques qui vont dans ce sens, qui étudient le genre, mais en France elles ne sont pas assez poussées, ni diversifiées. On en est encore à un féminisme assez bourgeois, qui nie les identités plurielles de notre pays, et donc certaines identités de notre histoire. Il faudrait les comprendre pour avancer ensemble. Tant que cela ne sera pas fait, on continuera avec les frustrations, le mécontentement et les divisions. C’est pour ça qu’on se bat à Lallab.

Le milieu social dans lequel tu grandis influence beaucoup la personne que tu deviens

Des progrès nécessaires dans l’éducation, de la part de tous

Il y a beaucoup à faire dans le système éducatif, pour faire en sorte que ces personnes directement concernées par l’intersectionnalisme arrivent en haut de la pyramide et fassent des recherches sur le sujet. Je me souviens de ne pas trop avoir insisté sur mon identité féministe quand j’étais à l’école. L’école est déjà un contexte assez hostile : j’étais la seule fille voilée, et une des seule filles d’origine maghrébine. Je me souviens d’un prof de géoéconomie qui, le lendemain des attentats de Paris, à chaud, nous a dit qu’on allait étudier la situation géopolitique. Là il a introduit le concept de salafisme, et devant tout le monde : “Attika, tu nous explique ?” Pourquoi moi ? Surtout pendant ce climat là ? Pourquoi moi plutôt que quelqu’un d’autre ? Pourquoi je me dois de l’expliquer, de me justifier ?

Je rêve d’une société plus inclusive et plus solidaire

Attika est présidente de Lallab, une asso qui lutte pour le droit des femmes musulmanes en France.

Quelles convictions ?

Ce qui me pousse à Lallab ? Donner du sens à mes actes en étant convaincue qu’ils apporteront un changement durable pour nos sociétés, pour les femmes. Quand je fais quelque chose, j’essaie de les faire avec une conviction profonde. Je suis de ceux qui pensent que l’on ne peut pas aspirer à une société meilleure sans en être acteur.rice, les synergies ne naissent pas de rien…

Beaucoup de personnes ne perçoivent pas l’utilité qu’il y a à s’engager socialement. Personnellement, je pourrais passer mon temps à travailler en ce sens, je pense même que ma vie n’aurait pas vraiment de sens si cette part sociale qui m’anime m’était retirée. En fait ça ne s’explique pas vraiment, mais quand tu grandis dans un environnement où l’on te donne beaucoup naturellement tu veux donner beaucoup en retour… Les choses insensées deviennent ainsi futilités. Le milieu social dans lequel tu grandis influence beaucoup la personne que tu deviens.

Où je m’imagine dans quelques années ? Mon rêve c’est de pouvoir faire du plaidoyer, avec humour je dirai du « lobbying social ». Réussir à changer positivement les choses en reprenant les armes du lobbying professionnel. En France, on n’est pas vraiment leader dans le domaine pour le moment. Il faut renverser le jeu, pour que le pouvoir devienne une force transcendante et collective. Je rêve d’une société plus inclusive et plus solidaire. Mais je suis convaincue qu’avec notre génération, beaucoup de choses sont en train de changer.