Agathe forme des jeunes en insertion pro à la prise de parole en public

6 novembre 2017

Les débuts

Ça fait depuis septembre de l’an dernier. Au départ j’étais intéressée par l’art oratoire en général. J’étais assez timide avant, plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral, toujours plongée dans mes bouquins. Au lycée j’avais un peu de mal à défendre mes idées, et ça a toujours été plus simple à l’écrit qu’à l’oral. Au collège j’avais l’impression qu’être une bonne élève était un défaut. J’avais peur de me faire étiqueter comme fayot. Ça m’a poussé à devenir très discrète, à ne pas prendre la parole. Ça crée beaucoup de frustration : tu as plein de choses à dire, mais tu n’as pas l’occasion de les exprimer. »
Lorsque dans mon lycée en Bretagne il y a eu un concours d’éloquence, j’y ai participé en sachant que c’était un gros challenge pour moi. Je me souviens d’avoir écrit mon discours et de l’avoir appris par cœur, mot pour mot. Pour le deuxième round on n’avait que quelques minutes pour préparer le sujet avant de passer. J’étais tétanisée. Je suis quand même allée jusqu’au bout, en finale (j’ai pas gagné). C’était une première découverte, et même en étant stressée sur scène, je me suis rendue compte que ça pouvait être une expérience très jouissive, si j’arrivais à me débarrasser du trac.
C’est une opportunité énorme, quand tu es introverti, d’avoir 10 minutes pour parler et qu’on t’écoute.

L’art oratoire à Sciences Po et les débuts au foyer Tolbiac

Première semaine d’inté à Sciences Po : ateliers d’art oratoire avec Bertrand Perrier (celui de A voix haute). Pour moi c’était une torture ces ateliers. J’avais 18 ans, je venais de la province. C’était vraiment violent. Lui il est très impressionnant : il parle fort, il te met hors de ta zone de confort. Il désigne quelqu’un : « Toi, tu vas nous vendre ce crayon. » Tu as à peine le temps de réfléchir et tu dois te mettre en scène direct, sachant qu’autour de toi il y a potentiellement des personnes que tu vas revoir.
Je suis devenue à l’aise en intégrant ADAO. Une amie en était co-présidente. Grâce à ADAO j’ai pu suivre une formation à L’École de l’Art Oratoire. Parallèlement, j’ai commencé à enseigner l’art oratoire dans un foyer de jeunes filles. C’était stressant d’enseigner, puisque j’étais la première à ne pas me trouver légitime. Et puis ça s’est très bien passé : lorsque tu apprends et tu enseignes, tu assimiles 2 fois plus rapidement. Chez ADAO, on promeut apprentissage et enseignement en même temps. On ne se positionne pas en tant qu’experts. On part du principe que tout le monde à toujours des progrès à faire.
Parler en public, ce n’est pas une torture. Ça peut être agréable, et aussi une opportunité, une chance. C’est vers ce chemin là que je veux amener les gens.

Enseigner l’art oratoire

Faire des discours, c’est très bien, mais enseigner c’est bien aussi : tu apportes quelque chose aux gens. C’est toujours dynamique, les exercices sont pratiques et participatifs. Les jeunes sont vraiment vivants, drôles, et dès qu’ils apprennent à se connaître il y a des situations comiques.
Je pense à une formation qu’on avait fait avec des alumni de Frateli (une asso qui couple des jeunes à partir de la seconde avec un parrain plus âgé déjà dans le milieu professionnel). Donc eux c’était bon, ils étaient déjà insérés dans le marché du travail. Un membre du groupe donnait un mot à quelqu’un, la personne avait quelques secondes pour réfléchir, et c’était parti, ils devaient faire un discours par dessus. Et on a eu de beaux discours. Sur « banane », une fille nous a parlé « d’avoir la banane », sourire, être joyeux, par rapport à la vie. Je ne me souviens plus très bien de son discours, mais je me souviens que moi aussi je voulais avoir la banane. On a donné “grandeur” à un autre gars, très grand, qui je pense devait constamment recevoir des remarques sur sa taille, et il nous a fait un beau discours sur la grandeur d’âme.
La parole est un vecteur de confiance, et la confiance se construit par itération, par couches successives.
Il y a le mot « art » dans art oratoire parce que il y a une vraie dimension artistique. D’autres personnes font de la danse, du chant, de la musique. Moi je fais des discours. La voix est un moyen d’expression comme la danse.

Les ateliers d’art oratoire : des vaccins de confiance.

En général les jeunes sont super positifs, et même si parfois ils sont gênés quand ils prennent la parole, ils savent qu’ils ont autour d’eux des gens bienveillants qui ne vont pas les juger. Si tu ne te lances pas, alors que tout le monde s’est lancé avant toi, ça devient discriminant de ne pas le faire.
C’est vraiment là, pendant ces ateliers, qu’ils peuvent expérimenter, prendre confiance, pour ensuite reproduire leurs prises de parole dans le monde du travail, ou autre part. S’ils l’ont déjà fait devant 10 personnes, ils peuvent le faire de nouveau. La parole est un vecteur de confiance, et la confiance se construit par itération, par couches successives.

Le futur de ADAO

On aimerait avoir plus d’impact, avoir plus de bénévoles, faire plus de formations. Pour l’instant nous sommes une dizaine, répartis sur 2 foyers pour une quarantaine d’élèves réguliers. Nous offrons également quelques formations plus ponctuelles. D’habitude, un ou deux formateurs travaillent avec une dizaine d’élèves.
Nous voulons développer l’asso sur ses impacts sociaux. Pour l’instant nous formons surtout des jeunes en insertion pro. Mais on veut travailler aussi avec la Garantie jeunes (des jeunes qui ont arrêté l’école, sans formation ni diplômes qui, à travers ce dispositif gouvernemental, s’engagent a suivre des formations à l’emploi tout en étant rémunérés par des allocations mensuelles).
J’aimerais qu’on puisse travailler avec des femmes, sur la manière dont on peut s’imposer dans une entreprise, ou alors même avec des femmes qui ont subi des violences et qui utilisent l’art oratoire pour se reconstruire. On peut imaginer plein de publics en différent : ceux dans les prisons, contribuer à l’éveil citoyen auprès des jeunes gens.
Rejoignez Agathe et les fines équipes d'orateurs/formateurs d'ADAO !
Rejoignez Agathe et les fines équipes d’orateurs/formateurs d’ADAO !

Comment s’organise un atelier ?

Ça dépend du public. En premier on fait un échauffement, d’habitude inspiré du théâtre. On crie, on fait tous un geste en même temps. Quand je dis “1″ on s’accroupit, quand je dis “2″ tout le monde se serre la main. C’est pour chauffer l’ambiance. Puis le cœur de notre technique, héritée de l’Ecole de l’art oratoire, c’est une technique basée sur le regard, la posture et la voix. On travaille chaque aspect tour à tour. Par exemple pour le regard, pendant 2 minutes ils doivent se regarder en binôme sans rien dire.
Pour la posture, on fait quelques exercices, pour s’asseoir correctement, pour marcher de manière droite (avec des livres sur la tête). On travaille la posture de la confiance en soi. Ceux qui ont confiance en eux auront une posture ouverte. Le corps et le mental sont connectés. Si tu agis sur ton corps, ça va agir sur ton mental. De même que si tu te forces à sourire, tu vas être plus content, si tu adoptes une posture de confiance, ça va te renforcer mentalement.
Pour la voix, on fait des exercices vocaux. L’un se met à l’autre bout de la pièce et parle à l’autre comme s’il était derrière une montagne.
Le corps et le mental sont connectés. Si tu agis sur ton corps, ça va agir sur ton mental.
Notre différence par rapport à d’autres associations d’éloquence, c’est qu’on ne fait pas qu’enseigner une technique. On accompagne aussi les jeunes sur la gestion du stress et la confiance en soi. La prise de parole en public et la confiance en soi sont liés. On veut aider les jeunes à s’exprimer mais aussi à se développer personnellement.

Et l’art oratoire des concours d’éloquence ?

Ça crée une sorte d’image de l’éloquence qui peut être fausse : parler pour détruire l’autre, avec brio, se mettre en avant à travers des arguments. Nous on promeut un autre type d’éloquence : parler avec des mots simples, justes, pour être clair et percutant.
Les concours sont souvent des débats parlementaires ou des simulations de procès où l’on parle comme un avocat. Et ça, on ne peut pas le reproduire dans la vie de tous les jours, par exemple lorsqu’il faut animer une réunion de boulot… « Oui mesdames et monsieur, nous sommes ici réunis… » Nous on est dans le pratico-pratique : être clairs, sans trop d’interruptions, sans trop de “euh”.
« Un bon orateur c’est quelqu’un qui ira au-delà de ce qu’il avait prévu de dire grâce au public. »
ADAO organise ponctuellement des formations afin de sensibiliser le grand public à lart oratoire. Suivez lactualité de ADAO sur leur page FB ou sur www.facebook.comjoincharity.org
ADAO organise ponctuellement des formations afin de sensibiliser le grand public à l’art oratoire. Suivez l’actualité de ADAO sur www.facebook.com/adaoassociation ou sur www.facebook.com/joincharity.org

D’ailleurs, les « euh… » : tu as quelques conseils pratico-pratiques pour nous ?

Les tics de langages… C’est souvent parce que tu as peur du silence, entre l’interlocuteur et toi, et que tu as envie de le combler. Quand tu prends conscience que le silence n’est pas grave, et qu’il permet au contraire de renforcer l’impact du mot qui vient derrière…
Le silence permet aussi aux gens de respirer. Si tu les couvre de mots, les gens n’ont pas le temps d’assimiler tout ce que tu leur dis. C’est important de mettre des silences, pour permettre aux gens de recevoir tes messages et de les intégrer.
Petit conseil pour rythmer ton discours, connecte-toi au public avec le regard. Quand tu t’autorises à parler uniquement lorsque tu regardes une personne dans les yeux, tu vas moins vite. En général ceux qui parlent vite sont ceux qui ne regardent pas vraiment, qui balayent du regard, à droite et à gauche.
Lorsque tu t’adresses à un large public, tu ne peux pas regarder tout le monde, mais tu peux regarder chaque personne individuellement, comme si tu ne parlais qu’à une personne pendant 2 secondes. C’est important de ne pas considérer le public comme un tout, comme une masse uniforme. Ensuite tu passes à une autre personne. C’est aussi beaucoup moins stressant : tu ne parles plus à 30 personnes, tu parles à une personne à la fois. Et puis, chaque personne se sent individuellement concernée : ça crée directement plus d’attention. Quand tu regardes vraiment une personne, toutes celles autour d’elle se sentent concernées. Ton regard va irradier autour de cette personne là.
Regarde ceux qui ne soutiennent pas ton regard : ceux qui sont dans leurs rêves ou sur leurs portables. On a tous tendance à avoir des préférés dans le public, ceux qui nous sourient, ceux qui hochent de la tête. Mais ton regard a une sorte de magnétisme. Quand tu es regardé, tu le sens. Tu sens que l’orateur te regarde, et ça va te reconnecter. Par le regard tu peux récupérer des gens.
Quand tu regardes vraiment une personne, toutes celles autour d’elle se sentent concernées. Ton regard va irradier autour de cette personne là.
Si quelqu’un ne t’écoute pas, c’est peut être que tu dois te remettre en question. Par le regard tu t’adaptes à ton public. Si quelqu’un te regarde avec un air circonspect, c’est qu’il faut peut être recommencer et mieux reformuler. Sinon tu n’es pas en communication. Il y a des gens en public qui plaquent un discours, sans se préoccuper de leur audience. Même en écoutant, le public, renvoie tellement d’informations. Tu peux voir s’il est attentif, s’il est d’accord avec toi, s’il te suit.
Un bon orateur, ce n’est pas quelqu’un qui apprend son discours et le répète chaque soir devant un groupe de personnes différent. C’est quelqu’un qui l’adapte à chaque fois. Il faut savoir sortir du discours que tu as préparé. Il y a une citation que j’aime bien qui est le slogan de l’Ecole de l’Art Oratoire : « un bon orateur c’est quelqu’un qui va au-delà de ce qu’il avait prévu de dire grâce au public. »
 Il y a une différence entre parler et savoir bien parler. Pour séduire, pour se défendre, pour négocier son salaire, pour créer des relations tout simplement.

Le mot de la fin ?

Aie un objectif avant de prendre la parole. Oui tu vas parler devant des personnes, mais il ne faut pas que tu perdes de vue que tu prends 5 minutes de leurs vies. Donc, qu’est-ce que tu as envie de faire en parlant ? Convaincre ? Séduire ? Sensibiliser ? Plein de gens prennent la parole pour ne rien dire, et c’est injuste. Il y a une responsabilité quand tu prends la parole. C’est important.
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